#024 | Le rôle perdu des diasporas africaines en France | Denis Deschamps

Transferts financiers, influence politique, assimilation et développement : une lecture critique du rôle des diasporas africaines en France et de leurs limites structurelles

Denis Deschamps, expert en diasporas africaines, migrations et climat, interroge le rôle réel des diasporas africaines en France dans les dynamiques de développement, de transferts économiques et d’influence politique, tout en questionnant leur représentativité, leurs effets concrets sur les pays d’origine et les ambiguïtés de leur instrumentalisation par les États.


Les diasporas africaines en trois points d’interrogation…

La diaspora est un objet complexe, surtout lorsqu’il s’agit des diasporas africaines1 en France, qui peuvent interroger sur leur représentativité par rapport aux pays d’origine et également sur la légitimité de celles et ceux qui prétendent parler en leur nom. En 2021, environ 3,3 millions d’immigrés d’origine africaine vivaient en France, représentant 48% des immigrés, dont 62% en provenance du Maghreb (avec Maroc : 1,151 M ; Algérie : 887 000…). Aussi, dans leur ensemble composite, ces diasporas correspondent à diverses couches de réalités, tant sociale, que politique et économique, qui en rendent la compréhension d’autant plus difficile :

  • qu’elles peuvent chacune résulter de politiques d’immigration successives et évolutives ;
  • qu’elles trouvent le plus souvent leur point de départ dans des stratégies individuelles d’ascension sociale par le recours à la mobilité géographique.

On rappellera que les politiques d’immigration doivent s’attacher à rendre optimale l’expérience migratoire, c’est-à-dire en aidant les migrants à être performants et à être autant que possible rentables pour le pays d’accueil. À terme, l’objectif de ces politiques d’immigration peut d’ailleurs être l’assimilation des migrants, autrement dit par le choix qu’ils font alors d’adopter l’identité du pays d’accueil (généralement, par acquisition de la nationalité2). 

Les diasporas peuvent également faire l’objet d’une instrumentalisation de la part des pouvoirs publics, tant du côté de leur pays d’origine que dans le pays d’accueil, par rapport à la définition des politiques de développement.  De fait, les diasporas sont censées être reconnues comme des actrices du « co-développement », en raison du rôle qu’elles jouent dans la croissance économique des pays d’origine et aussi dans les politiques de développement qui concernent ces pays. 

Par rapport à une Afrique dont on ne manque jamais de souligner qu’il s’agit d’un continent d’opportunités, chacun sait que les diasporas contribuent au bien-être de leurs proches, avec des transferts de fonds pour le moins conséquents (entre 60 et 100 milliards d’Euros3, pour des contributions qui se font malheureusement sans un cadre juridique centralisé, des dispositifs administratifs fluides et des incitations fiscales claires). Cependant, ces transferts financiers – localement consacrés à plus de 80% à la consommation (santé, éducation et dépenses courantes ou immobilier) – ne semblent pas vraiment contribuer au développement structurel du continent4. Autrement dit, ces transferts privés, qui sont en fait plus « sociaux » qu’économiques, ne contribuent pas vraiment à l’industrialisation de l’Afrique5.

“Les diasporas indienne et chinoise agissent avec cohérence en mobilisant les moyens adéquats pour investir massivement dans l’immobilier, les start-up et la technologie.”

Au-delà de cette question du transfert financier, on peut également s’interroger sur le lien que les diasporas – souvent présentées comme la « sixième région » du continent – peuvent encore avoir avec leurs communautés d’origine, après un certain temps (parfois long) passé dans le pays d’accueil, et alors même qu’elles n’en sont plus nécessairement les représentants fidèles, au service des besoins et intérêts de l’Afrique. Certes, les réseaux numériques apparaissent aujourd’hui comme un moyen de maintenir les liens sociaux (en particulier pour le soutien moral et la circulation des idées) avec les pays-sources et au sein de chaque diaspora issue du continent africain. Mais les diasporas africaines ne sont pas pour autant la solution idoine pour transformer durablement l’Afrique, comme peuvent le faire les diasporas indienne ou chinoise qui agissent avec cohérence, en mobilisant les moyens adéquats pour investir massivement dans l’immobilier, les start-up et la technologie.

Les diasporas africaines en réponses

Les migrations ont des externalités

Les décisions de migrer peuvent être bonnes ou mauvaises pour le développement des pays d’origine. La « fuite des cerveaux » est ainsi le plus souvent évoquée, car elle met en lumière l’idée qu’une fraction croissante de la migration Sud-Nord est constituée de personnes qualifiées (selon une étude de l’Insee publiée en 2021, 32% des étrangers arrivés en France disposaient ainsi d’un diplôme de l’enseignement supérieur).

Cependant, ce concept de « fuite des cerveaux » doit être relativisé par le fait que les potentiels migrants sont aussi poussés à accumuler du capital humain pour mieux réussir leur projet d’émigration ayant pour objet de favoriser leur ascension sociale : les niveaux d’éducation des pays d’origine tendent donc à augmenter. 

Par ailleurs, la diaspora qualifiée qui est formée à partir de la population migrante peut, dans une certaine mesure, influer positivement sur la croissance des pays sources de la migration. Ainsi, outre le transfert de ressources (cf. les envois de fonds évoqués plus haut), il y a le transfert de normes comportementales et culturelles des migrants vers leurs communautés d’origine, qu’il s’agisse de transferts politiques, ou bien de transferts de compétences entrepreneuriales et managériales.

  • S’agissant des transferts politiques :  lors de leur séjour dans le pays d’accueil, les migrants adoptent de nouvelles attitudes et absorbent de nouvelles informations, qui ont un effet non négligeable sur leur propre vision du politique.  Au travers des réseaux sociaux et également de leurs contacts, ils sont ainsi enclins à influer sur les opinions politiques des membres de leur pays d’origine, ce qui peut expliquer l’implication d’une diaspora dans la politique nationale de son pays pays, dont elle constitue en quelque sorte le prolongement. 
  • S’agissant des compétences managériales et entrepreneuriales : les activités entrepreneuriales des « migrants de retour » (comme les « repats6 » au Bénin ou les « retournees » au Ghana) semblent bénéficier d’une probabilité de survie supérieure de 35% que celles de personnes restées sur place. À noter que les envois de fonds ont par ailleurs des effets sur l’entrepreneuriat des pays d’origine, où ils constituent une épargne pour de futures activités d’entrepreneurs. 

Les migrations sont liées au développement

Les politiques migratoires sont une partie intégrante des politiques de développement visant les pays du Sud, alors même que ce développement appuyé par le Nord a normalement pour objet de contribuer à limiter les flux migratoires. 

En même temps et apparemment de manière contradictoire.

L’implication des diasporas dans la mise en œuvre de ces politiques de développement pose donc un réel problème, qui est d’autant plus accentué que les pouvoirs publics du pays d’accueil (et également des pays d’origine) peuvent avoir le projet d’en faire des acteurs politiques, des enjeux électoraux (particulièrement lorsque les membres de la diaspora sont binationaux, voire seulement de la nationalité du pays d’accueil…)7.

Les organisations diasporiques (elles sont si nombreuses qu’il convient mieux de ne pas les citer, d’autant qu’elles sont en concurrence les unes avec les autres8) qui participent à cette démarche du pays d’accueil sont alors sur des projets qui ne reflètent plus nécessairement les besoins de leurs communautés d’origine. Ainsi, sauf à veiller à assurer efficacement la traçabilité de leurs activités et moyens, elles peuvent avoir un effet sur le développement des pays sources, qui s’amoindrit notablement avec leur capacité de représentation « légitime ».

Aussi, ces diasporas peuvent avoir un projet politique vis-à-vis des pays d’origine, positionné dans l’opposition ou bien le soutien du pouvoir qui y est en place, avec un effet de décalage parfois gênant avec le pays d’accueil. 

Autrement dit, les membres de diasporas qui contestent (souvent avec véhémence) les autorités de leur pays d’origine (en Afrique) à partir du confort de leur pays d’accueil (La France), critiquent également le soutien que ce pays d’accueil accorde (ou pas) à ce pays d’origine. 

Certains panafricanistes se reconnaîtront sans doute là.

Les diasporas sont des réseaux

La notion de diaspora est complexe. Elle renvoie tantôt aux « minorités et aux populations émigrées », tantôt aux “communautés ethniques” qui sont établies depuis de nombreuses générations dans un pays de résidence (pays d’accueil).  Mais on peut également la considérer de manière distincte de ce caractère « ethnique » (qui peut être particulièrement complexe et tendancieux dans certains pays compliqués comme le Cameroun), comme une simple extension de la démographie du pays d’origine. 

De même s’agissant du caractère religieux que certains voudraient malheureusement prioriser en parlant des communautés d’origine étrangère en France (« les musulmans »9 …). Ainsi, comme le souligne Maxime Beutin, le lien des « français de l’étranger » avec la France est forcément « laïc », sans que cela ait à voir avec la « religion de nos ancêtres ».

Les populations qui se sont déplacées en dehors du territoire qui fonde leur identité peuvent en outre acquérir de nouvelles formes d’identité, en rapport avec l’espace et la culture du lieu où elles résident. Les diasporas peuvent alors être considérées comme des “groupes ethniques déterritorialisés”, étant entendu que l’œuvre d’assimilation permet aux immigrés d’embrasser les réalités de leurs pays d’accueil, sans pour autant nier leurs liens d’appartenance à leurs pays d’origine.

Grâce notamment aux réseaux sociaux numériques (déjà évoqués), les diasporas peuvent en effet maintenir les liens identitaires avec les communautés d’origine et donc légitimer leur position d’interface entre celles-ci et le pays d’accueil.

Les illusions perdues des diasporas 

Certains membres des diasporas africaines en France font aujourd’hui le choix du retour dans leurs pays d’origine. Ce choix est en fait contraint par plusieurs facteurs, dont le climat politique actuel, quelque peu délétère, fait certes partie, mais qui sont surtout liés à la situation du marché de l’emploi en France. Aussi, sans doute, « la recherche de sens », même si l’avenir de l’Afrique n’est certainement pas une des motivations premières du « retour au pays ».

Or, ces « repats » n’ont pas toujours gardé de liens suffisamment forts avec leurs pays d’origine pour faire de ce choix « forcé » une vraie réussite. Au contraire, ce retour peut leur être reproché, car il interrompt une source de revenus extérieurs (transferts d’argent) pour la famille restée au pays, d’une part, et peut être problématique quand le « repat » agit « comme un blanc ».

On pourra alors considérer que le rôle des diasporas africaines en France est, par rapport au développement économique, en quelque sorte « perdu », tant en ce qui concerne le pays d’accueil (la France) que pour ce qui est des pays-sources eux-mêmes…


Références

  1. En 2020, la population d’origine africaine sur deux générations en France, était estimée à 6,7 millions de personnes, soit près de 10% de la population française. ↩︎
  2. 34% des immigrés vivant en France en 2024 ont acquis la nationalité fraçaise, principalement originaires d’Afrique (37%), en particulier du Maghreb (41%) ↩︎
  3. Les flux de transfert sont ainsi d’un montant supérieur à l’Aide publique au développement, avec plus de 10 milliards de fonds transférés de la France vers l’Afrique chaque année, dont 5 milliards vers l’Afrique subsaharienne francophone ↩︎
  4. Ces transferts d’argent représentent cependant une part non négligeable du PIB, avec un commerce independant qui est soutenu par les familles bénéficiaires (Au Mali, la diaspora contribue ainsi à 7% du PIB du pays, au Sénégal, 12,8%) ↩︎
  5. Entre 3 et 10% seulement des transferts de fonds des diasporas sont dédiés à de l’investissement productif ↩︎
  6. D’après certaines études, 70% des étudiants africains en MBA veulent se relocaliser en Afrique ↩︎
  7. Au Sénégal, le parlement réserve 15 sièges de députés à la diaspora. Dans d’autres pays africains, il existe des ministères ou directions dédiés à la diaspora et des ministres issus de la diaspora ↩︎
  8. On peut cependant évoquer l’OFAD et le FORIM en raison de leur vocation économique / de développement ↩︎
  9. En France, selon le CHEAM, les musulmans constitueraient aujourd’hui 10% de la population, pour 123 nationalités représentées. Dans le monde, les musulmans seraient au total 2,7 milliards, soit 26,4% de la population (avec un taux de croissance annuel de +2,5%) ↩︎

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