Conflictualité globale, guerre cognitive et immersion dans l’Autre : pourquoi la diaspora française constitue un vivier stratégique d’intelligence collective
Installé en Argentine après plus de vingt années passées entre l’Afrique, l’Asie et l’Amérique latine, François Soulard propose une réflexion dense et atypique sur la diaspora française, envisagée comme une « nation disséminée » capable d’apporter à la France un regard plus réaliste sur les transformations géopolitiques, les nouvelles conflictualités et les rapports de force mondiaux.
Au XVIIIe et XIXe siècle, les Français se projettent à l’extérieur et accompagnent, pour le meilleur et pour le pire, l’expansion coloniale et industrielle de l’Europe sur le reste du monde. L’ingénierie tricolore fait sortir de terre les infrastructures d’Amérique du Sud, du Panama, d’Argentine, de Suez, d’Algérie, d’Indochine ou de l’Afrique subsaharienne. La langue de Molière rayonne jusqu’au XXe siècle, tandis que différents continents, notamment les Amériques, accueillent les communautés migrantes tricolores, souvent au gré des drames économiques et guerriers de l’Eurasie. Après la Seconde Guerre mondiale, la ferveur s’estompe, ce qui n’empêche pas à la France d’outre-mer de continuer à s’investir sa manière dans la mondialisation, en contre-pied d’une certaine culture continentale de la métropole.
“L’objet stratégique non identifié que constitue la diaspora forme une sorte de nation disséminée, porteuse d’un héritage intellectuel et culturel de premier ordre vis-à-vis des principales cultures mondialisées.“
Le reflux est néanmoins acté. Évolution géopolitique aidant, l’ère dorée de la puissance géoculturelle et diplomatique de la France s’estompe. Relativisée aussi sur le plan démographique, la diaspora n’en demeure pas moins une minorité active et fortement internationalisée, s’appuyant sur des cohésions régionales1 ou socio-professionnelles. Avec actuellement trois millions et demi d’expatriés comme le souligne Maxime Beutin2, l’« objet stratégique non identifié » que constitue la diaspora forme une sorte de nation disséminée, porteuse d’un héritage intellectuel et culturel de premier ordre vis-à-vis des principales cultures mondialisées. À l’heure ou la France est fragmentée et subit l’Autre islamisé ou africanisé, l’immersion de ses citoyens outre-mer dans le soubassement social et économique de la planète en fait une avant-garde de la réalité du monde et des autres sociétés.
À ce titre, j’estime que la puissance française et ses expatriés ont beaucoup à inventer dans un monde en pleine mutation, dont le centre de gravité s’est déplacée vers l’Asie. Comprendre l’Autre, sans repentance ni angélisme, renouer avec une géopolitique réaliste, déchiffrer la conflictualité contemporaine, se positionner dans les plaque-tournantes et les flux économiques décisifs, renouer avec un État stratège, et ce faisant, recalibrer l’insertion de la France dans l’environnement géostratégique actuel. Ces enjeux renvoient à des obstacles douloureux et difficiles à dépasser. Le « génie gaulois », pour paraphraser le franco-marocain Driss Ghali3, a pourtant bien des atouts pour s’y atteler.
Découverte du monde
Dans mon expérience d’une vingtaine d’années passées sur différents continents, la mobilité et l’indépendance ont constitué une vraie « université itinérante », me permettant d’observer différemment les affaires globales et d’en extraire une nouvelle représentation. Une fois franchies les frontières de l’espace Schengen, le savoir médiatique et académique cède le pas aux savoirs de peau et d’expérience, combinés bien entendu à l’histoire, la stratégie et la géopolitique, d’autant plus si l’on se frotte aux sociétés hôtes dans une démarche d’immersion et d’investigation. Ce faisant, en citant volontiers le poète-voyageur Gérard Chaliand, bon nombre de myopies et niaiseries se sont dissouts à mesure des chocs avec le réel et d’un effort réflexif interne.
J’ai eu l’occasion de parcourir le Maghreb avant et pendant les Printemps arabes, la révolution colorée au Kirghizistan (2005), la Turquie de Erdoğan, l’Afrique de l’Ouest, la Chine au moment de la formation des BRICS (2009), puis l’Amérique latine dans son cycle géopolitique dit « progressiste », avec l’impulsion d’un nouveau régionalisme sud-américain et de la mouvance altermondialiste. J’ai pu m’insérer notamment dans le milieu des chancelleries, en intégrant le tissu politico-économique du moment. L’immersion dans ces milieux m’a fait connaître d’un côté les perceptions et les modes de combat des acteurs. De l’autre, elle m’a fait trébucher sur leurs œillères idéologiques et les desseins stratégiques de plus grande ampleur, greffés sur ces environnements.
Basculement du rapport au réel
Le résultat de ce parcours a été d’opérer un retournement presque complet de mon rapport au réel. J’ai pris conscience que la grammaire utilisée pour décrire la conflictualité contemporaine ne parvenait à décrire qu’une partie congrue des rapports de force et des confrontations, de même que les champs de la pensée et de la perception étaient ciselés par des démarches de détournement et d’influence. Dans les faits, la conflictualité s’est élargie verticalement, en incorporant de nouvelles dimensions stratégiques. Elle s’est aussi étendue horizontalement, en associant d’autres acteurs et espaces, comme les réseaux numériques, le biologique, le comportemental et le cognitif. Le poids de l’influence, plus précisément de l’altération des cadres phénoménologiques de perception et de la guerre cognitive, est littéralement considérable.
Lorsque les historiens ou les médias déclarent voir dans Cuba, Fidel Castro puis le Venezuela, un pôle contestataire en poigne avec les États-Unis, j’observe en contraste un simulacre de dissidence, savamment coordonné selon une logique dialectique, saupoudré en surface d’une compartimentation perceptive et de frictions permettant de polariser la société et d’endiguer les perceptions. Autrement dit, Washington n’opère pas seulement à travers l’appui à des coups d’État ou d’autres moyens exogènes de conditionnement des régimes politiques sud-américains. Elle modèle les forces politiques opposées, infiltre ses élites, stimule les tensions endogènes aux sociétés, administre une guerre politique et enveloppe l’ensemble d’une lecture manichéenne ami-ennemi, tout en livrant en parallèle des démarches de prédation économique à différents niveaux. Nous sommes depuis 1948, dans ce que j’appelle un remodelage du continent sud-américain, dont la portée va plus loin qu’un étau diplomatique ou un simple pouvoir feutré. Le principe polémogène est de façonner le conflit pour déstabiliser, transformer et vassaliser, en étroite combinaison avec le brouillage systématique des perceptions. Une perspective analogue est reproduite en Ukraine, au Moyen-Orient, en Afrique et en Asie, dans des arènes à chaque fois particulières. À ce titre, le rejet de la France dans la bande sahélienne relève davantage de cette ingénierie que d’une rupture politico-culturelle.
Discerner le panorama conflictuel
On peut bien sûr s’intéresser à la conflictualité sous l’angle de l’évolution des modes de combat, des stratégies militaires régulières ou irrégulières, ou encore des modes de conquête géoéconomique de telle ou telle puissance. Pour autant, le jeu dialectique que je viens de mentionner, impulsé principalement par le condominium anglo-américain, constitue le grand jeu géostratégique qui définit le cap du vaisseau planétaire depuis plusieurs siècles. Paradoxe ô combien coûteux, ce phénomène se trouve aux abonnés absents de la plupart des appareils nationaux de défense. En aval, les conséquences sont colossales. Les nations sont engagées dans des antagonismes faussés et orchestrés, avec un retard de phase abyssal quant à l’identification de leur véritable adversaire et la compréhension du paysage stratégique. Dans ce sens, la multipolarité, montée en épingle depuis une dizaine d’années, est un faux semblant qui escamote un projet de convergence segmenté entre différentes entités géopolitiques partenaires (Chine, Russie, USA, Europe, etc.), la guerre d’Iran en étant l’un des accélérateurs. Les temps qui viennent s’annoncent âpres et obscurantistes. Je fonde ce diagnostic en me basant sur mes propres observations et sur des évidences récoltées au contact du réel, à distance des circuits médiatiques traditionnels.
La France n’échappe pas à cette ingénierie. La vraie ligne de fracture n’est pas entre ceux d’en haut et ceux d’en bas, entre le centre et la périphérie, entre les citoyens et l’administration, ou entre le territoire industrialisé et les intérêts européens ou mondialisés, quand bien même ces clivages existent. Elle se situe essentiellement entre sa masse sociale et ses élites, avec tout ce que cela sous-entend en termes de système d’emprise faisant participer ces dernières à une démarche inavouée de « désintégration contrôlée4 ». N’en déplaise aux adeptes de l’humanisme universel, le volontarisme climatique, la décroissance et l’égalitarisme diversitaire font partie de ce système. Certes, bien des dynamiques créatives, présentes dans l’univers économique et administratif et portées par des talents nationaux indiscutables, pourraient être mises en synergie et contribuer à rebondir. Néanmoins, dans le contexte que je viens de résumer, une industrie forte et une administration plus performante restent des variables non suffisantes pour recouvrer une position stable dans les turbulences actuelles. La question principale est plutôt de recalibrer la France dans le changement de cap de l’environnement conflictuel qui s’opère sous nos yeux depuis une cinquantaine d’années, à commencer par l’enceinte européenne.
“L’extériorité de la diaspora place celle-ci dans une position très avantageuse pour connaître l’Autre et sonder les environnements conflictuels.“
Comprendre l’Autre
En lien direct avec le point antérieur, l’extériorité de la diaspora place celle-ci dans une position très avantageuse pour connaître l’Autre et sonder les environnements conflictuels. L’éloignement de l’expatrié, et surtout sa participation à d’autres environnements stratégiques, active la césure du « dehors », autrement dit une prise de distance avec des appartenances sociales et des perceptions naturellement ethnocentrées. Cohabiter avec une société hôte implique cette rupture et la construction d’un « dedans », à savoir de prendre part subjectivement, et selon des intensités variables, à la vie de cette communauté, d’agir avec elle, tout en étant marqué du stigmate du dehors. Or, c’est justement dans cette double césure qu’une appréciation plus réaliste, complexe et comparative est susceptible d’émerger. L’émigrant, qu’il soit professionnel ou observateur engagé, resignifie sa culture à l’aune de celle des Autres, comprend d’où il vient, s’élargit culturellement – non sans collisions et réticences, tout en construisant un référentiel de façon plus agile et autonome, permettant in fine de saisir l’être social collectif dans lequel il évolue.
On retrouve d’ailleurs l’expression maximale de ce regard pénétrant dans les travaux intellectuels d’Alexis de Tocqueville, du marquis de Custine, de Stanley Hoffmann ou de Henry Kissinger chez les Anglo-saxons, bien entendu avec certaines arrière-pensées en matière de manipulation des perceptions. Leur vision d’éclaireur leur a permis d’offrir à la matrice sociale qu’ils ont embrassée un regard qu’elle-même n’était pas capable de fournir, en particulier sur les grandes mutations ou les questions historiques. Toute proportion gardée, j’en ai fait moi-même l’exercice en écrivant deux ouvrages en espagnol sur l’Amérique latine, qui touchent souvent des sujets trop sensibles pour être abordés froidement par des autochtones. J’utilise en quelque sorte mon outillage culturel internationalisé pour sonder le terrain socio-historique en profondeur et mettre en débat des perspectives plus ou moins innovantes.
Une présence dans le monde
Des auteurs comme René Caillié, René Dumont, Jacques Lacarrière, Nicolas Bouvier, Gérard Chaliand, ont justement été des arpenteurs d’autres civilisations, aptes à se plonger dans des environnements radicalement différents. Certains en ont tiré une description relevant du véritable chef-d’œuvre littéraire. Je pense en particulier à Jacques Lacarrière avec L’été grec (1976), ou à L’usage du monde de Nicolas Bouvier (1963) qui sont des merveilles du genre. Les diasporas juive et anglaise possèdent une capacité similaire. L’aptitude française à décrire des réalités éloignées et universelles, moyennant une expression plus libre et approfondie, fait partie de son génie culturel. Elle est indissociable d’une disposition à être activement présente dans le monde. Sans doute a-t-elle trop pivoté sur elle-même, en s’affranchissant d’une sensibilité plus conflictuelle et réaliste, mais c’est un autre débat.
“La diaspora peut donc être une infrastructure de savoirs, de liens et d’influence, située aux avant-postes des sociétés partenaires.“
De proche en proche, pour peu que l’on prenne cet exercice au sérieux, ce regard diasporique, a fortiori s’il est engagé et approfondi, est susceptible de restituer aux communautés hôtes un nouveau regard sur elles-mêmes, y compris historique et stratégique. De la même manière, le référentiel bâti par les expatriés fournit une autre lumière sur ce qu’est la France. Mais surtout, il en émerge une connaissance émergente, non réductible à des vues binaires et simplifiantes. Je pense là aux travaux de Marc Bloch et son Étrange défaite (1946) ainsi qu’à l’opus Sur la France, de Stanley Hoffmann (1976), deux opus qui lèvent des tabous internes pour appréhender l’histoire nationale. Cette maïeutique interculturelle n’est pas un phénomène marginal. Elle est centrale dans le domaine stratégique, dans le renseignement et l’intelligence économique, et tout autant dans le domaine familial lorsque l’on construit une union biculturelle ! La diaspora peut donc être une infrastructure de savoirs, de liens et d’influence, située aux avant-postes des sociétés partenaires. On en voit le prolongement dans le fait, par exemple, que les diasporas africaines, indiennes ou chinoises, comptent parmi les premiers médiateurs d’implantation des activités économiques nationales sur les territoires mondialisés.
La diaspora, une arme transnationale
D’aucuns vont plus loin, tel le franco-iranien Bertrand Badie, en avançant que la puissance sociale est susceptible de dépasser la guerre et les rapports de force dans les relations internationales. Je ne souscris pas à ce postulat. Toutefois, reconnaissons que les dynamiques sociales en réseau sont bel et bien créatrices de puissance. Un acteur, bataillant pour son expansion ou sa survie, ou bien souhaitant exercer une nuisance dans l’espace transnational, peut recourir à cette puissance. J’en veux pour preuve la diaspora chinoise présente au Panama, qui est la plus importante en proportion par habitant au niveau latino-américain5. Elle prend part simultanément à la vie politique, économique et diplomatique locale, sans compter son rôle logistique dans le canal biocéanique et son imbrication dans l’appareil de renseignement chinois. Aspect beaucoup moins connu, les États-Unis fomentent cette perméabilité pour bâtir une tension conflictuelle avec la Chine.
La France a su tirer profit de cette puissance sociale au XVe siècle, en francisant à son avantage le centre de gravité du christianisme constitué par le Saint-Siège. Plus tard, aux XVIIIe et XIXe siècles, les intellectuels français Pierre Bayle, Guillaume-Thomas Raynal, Voltaire et Rousseau, sont devenus les scribes de l’histoire hispanique, au point de renverser l’image que les Espagnols avaient de leur propre trajectoire impériale6 et d’attiser la fragmentation de l’empire hispanique. Dans un autre registre, les diasporas africaines ou latino-américaines sont aujourd’hui instrumentalisées pour saborder la cohésion interne des sociétés européennes et nord-américaines, nous renvoyant tout droit à la démarche de dislocation nationale mentionnée avant. Cela n’enlève rien à la noblesse de la mobilité humaine. Mais force est de constater que les diasporas sont prises à partie dans différents types de démarche offensive, ce qui plaide en retour pour qu’elles deviennent des acteurs collectifs plus conscients et organisés.
Envoi
Les Français qui évoluent dans une « orbite géoculturelle », c’est-à-dire gravitant à distance suffisante de la centralité métropolitaine, sont mieux placés pour sonder le monde et l’interpréter dans une démarche réaliste et indépendante, sont donc potentiellement un puissant vivier d’intelligence collective. Le triple avantage d’être situés à l’avant-garde de la conflictualité internationale, d’agir coude-à-coude avec l’Autre, et d’être forcé à exercer une pensée moins conformiste, leur donne un avantage comparatif inestimable.
Est-il concevable de faire se cristalliser cette intelligence stratégique de manière auto-organisée, voire de l’institutionnaliser en la mettant au service de la politique intérieure et extérieure de la nation ? J’ai la faiblesse de croire à la première hypothèse, beaucoup moins à la seconde. Dans le premier cas, il suffirait de quelques hommes ou femmes susceptibles de tracer des perspectives, d’entraîner un mouvement et de cristalliser un agenda de travail avec ceux qui sont déjà en marche ou partants aux quatre coins du monde. Des communautés extra-territoriales fonctionnent déjà sur ce mode, avec des agendas très variables d’une initiative à l’autre. Dans le deuxième cas, cela suppose d’établir un dialogue véritablement interculturel, en interne, avec une administration jacobine qui fonctionne selon d’autres priorités et temporalités, ce qui nous renvoie in fine à établir un certain rapport de force, caractéristique de l’étatisme français. Des liens ne sont pas impossibles, mais assurément limités et compartimentés.
En dehors des préoccupations méthodologiques, le défi principal, selon moi, réside dans l’environnement mondial en plein bouleversement. L’actualité frappe très fort à la porte. Le vent conflictuel qui est en train de s’engouffrer avec la guerre d’Iran, dans le prolongement de la guerre russo-ukrainienne, annonce des secousses en série qui vont accélérer la désagrégation initiée du côté européen. Une bascule géopolitique est en train de se préparer du côté sino-russe, avec tous les réajustements que cela suppose dans le Sud global. Le défi est donc de préparer les temps difficiles, de saisir les opportunités, et éventuellement de renouveler les outils qui permettent de s’orienter dans les affaires globales et de former les dirigeants. Nous avons le choix entre une attitude anachronique ou proactive.
Un défi à relever pour la diaspora française ?
Références:
- 1Bretagne, Occitanie, Alsace, Île-de-France, Vendée, Rhône-Alpes, Corse.
- 2 https://diasporafrancaise.org/index.php/fondements/
- 3Ghali, D. (2024). De la diversité au séparatisme. Le choc des civilisations, ici et maintenant. Complicités.
- 4Les think-tanks nord-américains, notamment le Council on Foreign Relations, ont conçu cette démarche au milieu des années 1970. https://newswithviews.com/socialism/socialism1.htm
- 5 https://www.expedientepublico.org/china-index-influencia-china-en-panama-va-mas-alla-del-canal/
- 6Soulard, F. (2025). La culture du combat en Amérique Latine. VA éditions.




