#021 | Émigration, attractivité et brain gain | Gérard-François Dumont

Démographe reconnu, Gérard-François Dumont analyse les dynamiques migratoires françaises et leurs effets stratégiques. Il met en lumière l’émigration croissante des natifs français, la perte d’attractivité du pays et les angles morts de l’action publique, plaidant pour une véritable politique de mobilisation des Français de l’étranger comme levier géoéconomique.

Teaser de l’article. Vidéo prise lors de notre entretien de fin 2025.

Il existe en France une véritable incompréhension de la question migratoire.”

DFO: En 2016, vous déclariez que « le système migratoire de la France est fortement contrasté puisqu’il est attractif pour des personnes nées à l’étranger et répulsif pour les personnes nées en France » (1). En 2026, confirmez-vous toujours ce constat ?

G.-F.D.: Structurellement, le système migratoire de la France n’a pas changé depuis plusieurs décennies. Pour bien en prendre la mesure, il est impératif d’apporter une précision : lorsque l’on évoque le solde migratoire de la France, il convient de rappeler qu’il en existe en réalité deux principaux. Le premier concerne les personnes nées à l’étranger d’une nationalité étrangère ; le second, les personnes nées en France. Or, ces dernières décennies, ces deux soldes évoluent en sens inverse : celui des natifs de France est constamment négatif, à l’exception de l’année 2021 en raison de la pandémie covid-19, de la fermeture des différentes frontières et de ce que j’ai appelé les corona-migrants (2); en revanche, le solde migratoire des personnes nées à l’étranger est constamment positif, y compris lors de la pandémie cocid-19 en 2020-2021. Et l’écart entre les deux est très élevé.

Les additionner pour n’en tirer qu’un solde migratoire global n’a donc aucun sens. Cela revient à fusionner des flux de nature différente, dont la composition diverge profondément en termes d’origine géographique, mais aussi de répartition des qualifications professionnelles. L’émigration des natifs de France concerne en effet des catégories socioprofessionnelles plus élevées que l’immigration des personnes nées à l’étranger. Les flux d’immigration et d’émigration qui connaît la France engendrent de réels changements dans la structure socioprofessionnelle de la population d’âge actif en France.

Quelles sont alors les forces répulsives qui poussent les Français à quitter la France ?

Pour bien comprendre l’émigration de natifs de France et leur solde migratoire négatifs considérons le Royaume-Uni dans les années 1960-1970. À l’époque, le Royaume-Uni traversait une période de faibles performances économiques et de perspectives dégradées. De nombreux Britanniques partaient alors à l’étranger, en quête d’opportunités professionnelles jugées plus attractives. Ces départs étaient si importants que le solde migratoire total du Royaume-Uni s’avérait négatif, malgré l’arrivée d’immigrés issus de l’ancien empire colonial. Ce n’est qu’après les réformes de l’ère Thatcher que le solde migratoire britannique est redevenu positif. Pour donner une image un peu caricaturale, il n’y avait quasiment aucun Français à Londres en 1970 ; une fois le pays devenu attractif, ils sont aujourd’hui plusieurs centaines de milliers à y vivre, même après le Brexit.

L’émigration de natifs de France trouve d’abord son origine dans des considérations liées à la formation. De nombreux Français choisissent de poursuivre leurs études à l’étranger, estimant que les opportunités académiques et les conditions universitaires y sont plus favorables. Fait notable, dans certains cas, ce mouvement concerne également les meilleurs étudiants issus de l’immigration africaine en France, dont certains préfèrent continuer leur cursus universitaire à l’étranger par exemple au Canada. Mais les départs les plus nombreux – ceux des natifs – relèvent avant tout de la quête de meilleures perspectives professionnelles dans des pays étrangers jugés plus attractifs que la France.

Les causes principales de ces émigrations sont politiques, économiques et environnementales. Politiques d’abord, avec l’incertitude qui règne en France, ajoutée aux choix opérés en matière de fiscalité et de financement d’une protection sociale déficitaire, pesant directement sur les conditions de rémunération. Il en résulte en France de fortes insatisfactions en matière de pouvoir d’achat, d’autant que les perspectives d’amélioration de la situation économique, vue le fort endettement du pays et son déficit du commerce extérieur, apparaissent sombres. L’incertitude sur les revenus réels, au fil d’incessants changements de législation, d’impôts et de taxes, concourt à une répulsion migratoire.

Une deuxième raison est à dominante économique, avec en miroir l’espoir de meilleures rémunérations à l’étranger, mais surtout d’une progression salariale plus dynamique. La France demeure en effet marquée par une forte rigidité dans ses systèmes de promotion, où le poids du diplôme initial reste déterminant, parfois au détriment des compétences réellement démontrées au fil de la carrière. À l’inverse, les pays anglo-saxons ou germaniques privilégient davantage des politiques de promotion fondées sur les résultats ou la satisfaction générale apportée par le salarié, indépendamment des diplômes initiaux. La France se caractérise également par un individualisme prononcé se traduisant par une performance limitée du travail en équipe — un mode de fonctionnement dont l’importance semble mieux comprise par les jeunes générations qui se heurtent désormais à ce déficit managérial, même si les entreprises françaises les plus performantes valorisent le travail collectif et le management par projet. Ce dernier demeure toutefois quasi inexistant dans les organisations publiques. Les méthodes françaises de management constituent ainsi un autre facteur de répulsion migratoire, donc de contribution aux push factors, engageant directement la responsabilité des organisations dans leur capacité à retenir les talents.

L’environnement en général est une troisième raison de l’émigration de natifs de France, compte tenu de la nette dégradation de la qualité de vie en France. Deux facteurs majeurs entrent en jeu : la montée de l’insécurité et la détérioration de l’environnement en général. Ainsi, de nombreux Français installés à Londres déclarent trouver Paris particulièrement sale lorsqu’ils y reviennent, ce qui les freine sur l’idée d’un retour. La qualité de vie pâtit également d’une politique malthusienne du logement qui entraîne une hausse continue — et plus rapide que dans de nombreux autres pays — de la part du pouvoir d’achat dédiée au logement (3). On peut aussi citer l’exemple de l’Allemagne, qui, en dépit des obligations que voulait lui imposer la Commission européenne (4), a consenti d’importants efforts pour préserver la vitalité commerciale de ses centres-villes grâce à des régulations favorisant le commerce de proximité et limitant l’implantation de grandes enseignes en périphérie. La France, elle, a fait un choix autre en favorisant la grande distribution s’installant dans les périphéries urbaines et, corrélativement, en diminuant l’attraction commerciale des centres-villes.

A ces éléments peuvent d’ajouter des émigrations plus spécifiques (5) comme celle qui se dirige vers Israël dans un contexte de montée de l’antisémitisme en France.

“Le mot expatrié suggère un retour à terme, mais la dynamique actuelle relève d’une émigration structurelle.”

Pourtant, nombre de responsables politiques attribuent encore les départs des Français à des motifs essentiellement personnels, comme les raisons sentimentales, le goût de l’aventure ou l’envie de découvrir un autre pays. Partagez-vous aussi ce constat?

Si les Français quittaient le pays uniquement pour acquérir une expérience professionnelle à l’étranger, les retours seraient bien plus nombreux. Or, les enquêtes disponibles montrent que l’idée même du retour s’éloigne progressivement. Certains Français revenus après le Brexit confient qu’ils auraient préféré rester à Londres ; d’autres, plutôt que de rentrer en France, ont choisi une autre destination. On continue d’utiliser le mot « expatrié », un terme qui suggère un retour à terme, mais la dynamique actuelle relève d’une émigration structurelle, marquée par un taux de retour faible — et par un désir de retour encore plus limité.

Il importe également de considérer la géographie de l’émigration des Français ; ces derniers, souvent qualifiés, émigrent de manière assez importante dans les pays développés de l’OCDE (Etats-Unis, Canada, Belgique, Suisse, Royaume-Uni,..), mais en fait le flux inverse de ressortissants de pays de l’OCDE venant s’installer en France est maigre sauf pour des Anglais ; mais, dans ce cas, il s’agit souvent de retraités, ce qui ne témoigne pas d’une attractivité qui serait liée à un dynamisme de l’économie française.

La population des Français de l’étranger croît en moyenne de 2 à 3 % par an (hors période COVID) depuis des années. En termes de prospective, cette évolution démontre-t-elle un véritable phénomène d’émigration?

En matière de prospective, il suffit d’observer l’attractivité comparée des pays : la France se trouve aujourd’hui dans une phase de recul relatif. Cela peut sembler paradoxal, tant elle dispose d’atouts géographiques et patrimoniaux remarquables. Mais les politiques menées ces dernières années ont affaibli cette attractivité, dans un contexte où la croissance, comme le potentiel de croissance, restent faibles.

Tout porte donc à croire que le phénomène migratoire des natifs de France ne diminuera pas dans les prochaines années, sauf si la France engage un changement politique profond permettant au pays de redevenir attractif d’abord pour ses natifs.

Comment expliquer cette perte d’attractivité de la France, alors même que les responsables politiques affirment le contraire et brandissent, entre autres, le sommet Choose France et les milliards d’investissements annoncés comme preuve de son attractivité réelle?

Le sommet Choose France illustre parfaitement la « mauvaise politique » actuelle et la « mauvaise attractivité » du pays. L’attractivité véritable commence et avant tout par la dynamisation des forces intérieures et dans de meilleures conditions pour les Français qui entreprennent ou veulent entreprendre. Constater que l’entreprise française Mistral, spécialisée dans l’intelligence artificielle générative, a annoncé, en décembre 2025, l’implantation d’un important bureau à Lausanne notamment en raison d’un environnement économique et réglementaire attractif, devrait alerter. Avoir vu à nouveau, en mai 2025, le président de la République poser à Versailles entouré de dirigeants d’entreprises étrangères, puis, en juin 2025, le chancelier Merz choisir d’être photographié avec les représentants des entreprises familiales allemandes, interroge.

Certes, des entreprises étrangères investissent en France parce qu’il demeure un marché de près 70 millions de consommateurs. Mais ces investisseurs restent essentiellement « hors sol » : le jour où la France cesse de les intéresser, ils partiront. Leur attachement au territoire est faible et ne permet pas de créer une dynamique durable. Les entreprises françaises, au contraire, restent fondamentalement liées à leur identité nationale. Il faut cesser de croire que les chefs d’entreprise n’auraient plus de nationalité : ils en ont une, et elle continue de compter.

La France doit considérer les Français de l’étranger comme un atout à tous les niveaux.”

Vous soulignez en début d’entretien que les départs de natifs français concernent majoritairement des catégories socioprofessionnelles plus élevées que celles des entrants — une dynamique qui s’apparente à une fuite des cerveaux. Comment transformer ce brain drain en brain gain? Plus largement, comment percevez-vous le rôle potentiel des Français de l’étranger, et seraient-ils, selon vous, disposés à répondre à un appel de mobilisation pour contribuer au développement de la France ?

La France doit considérer les Français de l’étranger comme un atout à tous les niveaux : géopolitique, économique, et bien d’autres encore. Aujourd’hui, elle ne fait rien ou presque en ce domaine. Différents pays ont pourtant bien compris que leurs ressortissants à l’étranger peuvent contribuer à leur développement national. L’Inde en offre un exemple éclairant : durant les premières décennies suivant son indépendance, elle s’est totalement désintéressée de ses diasporas, avant de mettre en place, dans les années 1990, une véritable politique diasporique (6). La France aurait besoin d’une administration de mission — et non de simple gestion — dédiée à cette population. Ses priorités devraient être de mieux la connaître, de la mobiliser au service du développement des territoires français et d’adopter des mesures réglementaires facilitant, par exemple, ses investissements dans le pays. C’est un choix indispensable, tant le lien entre la France et ses nationaux de l’étranger s’est affaibli, comme en témoigne notamment le très fort taux d’abstention des Français de l’étranger aux élections législatives. Ceci témoigne d’une certaine incapacité de la France à montrer aux Français de l’étranger qu’ils constituent une ressource utile pour le pays, ce qui entraîne en retour leur sentiment d’invisibilité depuis Paris.

Les Français de l’étranger constituent le plus souvent un bilan négatif pour la France : c’est le pays, avec leurs familles, qui a assumé et financé leur éducation, souvent y compris leur formation supérieure, tandis que les richesses qu’ils produisent désormais bénéficient pour l’essentiel aux économies des pays où ils exercent leurs activités professionnelles. La majeure partie de leur contribution alimente le PIB de pays étrangers, qui tirent profit de l’investissement éducatif réalisé en France. L’enjeu est donc de transformer ce passif en véritable actif, en mobilisant ces Français au service du développement national et du soft power français.

Il serait possible de mobiliser nombre de Français de l’étranger à condition que l’administration française leur démontre qu’elle a changé de regard, comme nous venons de l’évoquer. Mais une forme de frilosité administrative demeure : l’État hésite à recourir aux Français de l’étranger pour les encourager à consacrer beaucoup plus de temps, voire de moyens financiers au service du soft power français ou qu’ils jouent un rôle de « poisson pilote » sur le plan économique au service d’entreprises, d’universités ou d’écoles françaises. Ce temps et ces actions doivent être institutionnellement reconnus. J’ai observé, par exemple, que certains Français de l’étranger ou certains étrangers engagés en faveur de la France — par des initiatives culturelles, voire des financements — sont insuffisamment honorés par des distinctions françaises. C’est tout un état d’esprit qu’il faut faire évoluer.

Vous évoquez de faire « le choix » de mobiliser les Français de l’étranger. S’agit-il réellement d’un choix, ou ce choix suppose-t-il d’abord un changement profond de regard sur cette population? Ce changement passe-t-il notamment par l’adoption du terme diaspora, un terme qui demeure problématique en France?

Les deux. Lorsqu’on analyse les raisons de l’excédent commercial allemand par exemple, on constate que l’Allemagne, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, a su mobiliser ses ressortissants établis à l’étranger comme relais de son commerce extérieur. Ce n’est évidemment pas la seule explication, mais cela demeure un facteur significatif. Pour citer un autre exemple : les consulats français ne s’appuient pas assez sur les Français de l’étranger ou sur des Français invités dans de pays étrangers en les sollicitant sur des sujets précis pour valoriser davantage la France.

Il existe en France une véritable incompréhension de la question migratoire. Lorsque, en 2007, Nicolas Sarkozy a créé un ministère de l’Immigration, j’avais déclaré qu’il aurait été plus pertinent de créer un ministère des migrations, qui prenne en compte à la fois les flux entrants et sortants. Cet exemple signifie que les autorités françaises voient leur pays comme un pays d’immigration, en oubliant qu’il est aussi un pays d’émigration. Il révèle aussi la manière dont la France continue de penser le phénomène diasporique : un concept réservé aux populations étrangères, et non aux citoyens français installés hors du territoire. Il est vrai que terme lui-même est récent dans son usage élargi. Jusqu’aux années 1990, « Diaspora » — au singulier et avec une majuscule — ne s’appliquait qu’au peuple juif. Ce n’est qu’ensuite qu’un second sens est apparu, désignant l’ensemble des communautés vivant hors de leur pays d’origine.

Tant que la France ne modifiera pas son regard sur les Français de l’étranger, elle n’acceptera pas de les désigner sous le terme de diaspora. Le jour où elle l’adoptera, elle comprendra que sa diaspora peut devenir une véritable ressource au service du pays.


Références

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