Quand les compétences à l’étranger deviennent un levier de résilience nationale, de gestion de crise et de puissance collective
À partir de ses travaux de prospective et de design fiction menés en Suisse, Quentin Ladetto propose un regard structurant sur le rôle que pourrait jouer une diaspora organisée dans la résilience, la gestion de crise et l’anticipation stratégique, invitant à repenser l’émigration non comme une perte, mais comme une capacité collective projetée.
DFO: Dans vos travaux de prospective et de design fiction, vous avez déjà exploré les rôles que pourrait jouer la diaspora en cas de crise nationale. Quels rôles et quelle(s) organisation(s) de la diaspora depuis l’extérieur pour intervenir efficacement dans la gestion de crise du pays d’origine suggère vos études ?
Les rôles que nous avons explorés sont des fonctions très pratiques que vous trouvez décrites ici – https://resint.deftech.ch/fr/volontaires/ . Il s’agit cependant de donner l’opportunité à chaque personne, indépendamment de son métier, de contribuer à la résilience du pays. Ce qui nous importe dans le concept est que nous construisions sur les compétences professionnelles des personnes. La “formation” est uniquement pour une meilleure organisation, pour un meilleur travail en groupe, mais non par rapport à une formation spécifique.
Le concept est applicable à toutes les diasporas. Il présuppose uniquement un contact entre un organe de coordination et d’anticipation et les personnes à l’étranger.
Selon vous, la diaspora peut-elle être associée à des exercices de prospective de toute nature mené par le pays d’origine ? Si oui, quel en serait le bénéfice?
Oui, il est tout à fait possible d’associer la diaspora à la prospective. Nous l’avons fait au moyen d’un questionnaire pour comprendre si le design fiction RESINT leur parlait et ce qu’ils en pensait. Une méthodologie similaire peut être utilisée ou au moyen d’ateliers lors de rencontres. L’élément majeur que peuvent donner les personnes de l’étranger est un autre point du vue d’une situation spécifique par rapport à la région du monde dans laquelle ils se trouvent. Il n’y a pas forcément de domaine a priori, mais par exemple, si vous êtes intéressé par le futur de quelque-chose (le rôle des banques par exemple), apprendre de différentes réalités permet de mieux se projeter et de réduire les biais cognitifs.
Comment une administration centrale fonctionnant en silos pourrait-elle intégrer la diaspora dans un exercice de prospective qui par nature demande le décloisonnement de la réflexion?
Un exercice de prospective est l’alibi idéal pour casser les silos. Une diaspora est normalement organisée avec des entités locales, celles-ci peuvent prendre le relais par rapport à des questions prospectives et soit organiser des ateliers ou des activités permettant aux membres de se rencontrer et de réfléchir ensemble à une thématique. L’important est que non seulement le processus et les attentes soient claires, mais également comment sera valorisée celle-ci de façon à ce que chacun se sente partie prenante d’une réflexion pour le futur du pays, et éventuellement trouve son rôle dans celui-ci.
Vous travaillez au sein d’Armasuisse, l’équivalent suisse de la Direction Générale de l’Armement (DGA). Pensez-vous que les compétences de la diaspora puissent être mises à profit par et pour une telle institution sensible ? Et comment recueillir, centraliser et sécuriser les informations issues des observations et du travail de la diaspora afin qu’elles puissent être exploitées dans des démarches de prospective ?
Ce qui est ressorti de notre sondage et le risque que nous avions rapidement identifié au cours du projet et que les activités de la diaspora ne doivent pas relever de l’espionnage et activable uniquement en cas de problème identifié. Il est sûr que dans le renseignement, un pays trouverait directement des intérêts à utiliser la diaspora, mais cela n’était pas l’idée initiale. Cela est important. Le but originel est de dire que le pays est confronté à un problème intérieur, et comment des éléments extérieurs peuvent lui venir en aide. C’est pour cela que nous avons considéré des personnes du monde agricole, qui, avec une expérience en zones arides pourraient offrir leur savoir-faire. Comme pour toute chose que l’on veut anticiper, il faut s’y préparer quand tout va bien, c’est dans ce cadre-là qu’il fallait voir ce travail.
Dans notre scénario nous avons intégré un réseau satellitaire – RESNET https://resint.deftech.ch/fr/resnet/ – totalement piloté depuis l’étranger de façon à pouvoir offrir une alternative à tout blackout pouvant survenir en Suisse. Il s’agit d’un réseau sécurisé qui pourrait être utilisé également pour la transmission de données sensibles.
Nous avons imaginé un centre coordonnant les différentes activités. Notre “fiction” se base sur l’importance de la coordination, pas nécessairement de la centralisation.
Dans le domaine de la défense — au sens le plus moderne et élargi du terme — comment la diaspora, et notamment ses compétences hybrides, pourrait-elle être mobilisée pour contribuer à la défense, la sécurité et la résilience du pays d’origine ? Si une telle mobilisation est envisageable, quel impact cela aurait-il sur le statut du ressortissant dans son pays d’accueil ?
Nous avons rédigé le document Qui nous défendra demain ? – en dehors de l’armée considérant un peu le sujet.
Je ne connais pas la réponse, mais je pense que tout est une affaire de droit. Une personne pour défendre son pays doit être de retour dans son pays. Si les technologies, notamment le cyber permettent aujourd’hui beaucoup de chose, je ne pense pas que tout ce qui se réalise est légal au niveau du droit international. Je n’en ai aucune idée, honnêtement parlant, mais ce sont de nouvelles questions qui devront trouver réponses.
Je pense que les diaspora sont utilisées de différentes façon de part le monde. De même en parlant de guerre, nous avons les guerres économiques, de religions, etc. Ce sont des dimensions où les diaspora sont déjà actives ou peuvent le devenir. Ne soyons pas naïfs !
Pour la Suisse, nous nous sommes rendus compte que nous avions 10% de la population qui résidait hors pays. La question a simplement été d’imaginer comment, en cas de crise, ces personnes pourraient venir en aide au pays. Comme mentionné, il y a derrière tout cela une dimension politique, une dimension légale et bien d’autres dimensions encore, mais que la technologie permettait de réduire certaines distance et donc peut-être de créer des opportunités pour une meilleure résilience nationale.
Quelles actions la France pourrait-elle proposer pour renforcer et faciliter les initiatives privées, associatives ou entrepreneuriales des Français de l’étranger, afin de mieux mettre leur dynamisme au service de la Nation ?
Peut-être tout simplement de savoir qui se trouve à l’étranger et d’organiser des événements pour que les gens se rencontrent se parlent, tout simplement. Bien souvent les choses ne se font pas non pas parce-que les acteurs potentiels ne veulent pas, mais parce-qu’ils ne savent pas.
Selon vous, quel aspect essentiel de l’émigration, de la valorisation de cette richesse et de la vie des Français de l’étranger n’est jamais, ou pas assez, abordé ?
Il faut déjà comprendre pourquoi les gens émigrent et ensuite s’assurer qu’il n’y a pas de ressenti par rapport au pays duquel on part. On aide son pays depuis l’extérieur si on l’aime, si on partage ses valeurs et on est fier de sa nationalité. Cela est un prérequis fondamental qu’il ne faut pas oublier !
