Pourquoi l’exil des hackers français, la faiblesse du soft power et l’absence de doctrine diasporique fragilisent la souveraineté numérique et l’intelligence économique de la France
Dans cet entretien, Fabrice Epelboin, enseignant et entrepreneur, spécialiste des questions de cybersécurité et d’ingérence/contre-ingérence en ligne, livre son regard sur le départ des talents cyber français, le rapport ambigu de la France à sa diaspora et les limites structurelles de l’intelligence économique nationale face aux enjeux de souveraineté, de guerre informationnelle et de mobilisation des compétences à l’étranger.
DFO: Dans plusieurs de vos interventions, vous mentionnez que les hackers français sont pour la plupart d’entre eux partis à l’étranger. La France a-t-elle besoin de hackers? Comment expliquez-vous ces départs?
FE: En matière de besoin, la France est dans la même situation que la plupart des pays européen, où on estime le nombre de postes en cyber sécurité qui ne trouvent pas de candidat à plus d’un demi million. Ce déficit est lié à un manque d’investissement systémique qui remonte au XXe siècle, ainsi qu’à ce qu’on pourrait qualifier de montée de l’insécurité, dont le grand public entend parler la plupart du temps à travers des histoires de ransomware, mais la réalité de la menace est bien plus complexe et la demande en matière de talent ne devrait pas décroitre de si tôt.
Pour ce qui est des départs, il s’explique par une incapacité à valoriser ces métiers dans la culture française. La France a très longtemps assimilé dans ses médias et sa culture populaire les hackers à des délinquants, ce qui n’est fort heureusement pas le cas, ce qui a mécaniquement tarit les vocations et poussé les talents vers des pays où ils sont valorisés socialement ou bien mieux rémunérés, comme l’Allemagne ou les Emirats.
Un département de prospective Suisse a imaginé un scénario mobilisant la diaspora Suisse en cas de crise nationale, notamment en s’appuyant sur les compétences de leurs ressortissants à l’étranger dans les domaines de la cybersécurité et de la lutte contre la désinformation. Un sondage réalisé auprès de la diaspora Suisse a montré que plus de 90 % de ses membres répondraient à l’appel dans une telle situation. Pensez-vous qu’un tel scénario serait transposable à la France ? Si oui, comment pourrait-on l’intégrer à l’organisation de défense française ? Si non, pour quelles raisons cela vous semblerait-il inadapté ? Et enfin, pensez-vous que la diaspora Française répondrait positivement aussi massivement que la diaspora Suisse?
J’ai peur que le patriotisme ne soit pas un gros mot en Suisse, alors qu’en France, c’est une autre histoire. Si on appelait les jeunes à une mobilisation générale, les sondages que j’ai vu passer en France laissent croire que ce serait un échec patent. Evidemment la diaspora ne reflète pas vraiment la population restée sur le sol national, mais question désinformation, j’imagine quand même que le recul géographique leur permet de mesurer à quel point elle est présente de toutes parts, y compris du côté de ceux qui prétendent lutter contre, et prendre parti dans une période de bascule telle que nous la connaissont en France me semblerait hasardeux.
Pour ce qui est du cyber, il existe déjà un dispositif de réserve nationale, qui s’étend à l’étranger et qui est censé pouvoir se mobiliser facilement en cas de problème, mais il reste encore à passer par un baptême du feu pour en mesurer l’efficacité. Espérons que ce ne sera pas de si tôt.
[NDLR: pour en savoir plus sur le scénario de prospective mobilisant la diaspora Suisse, voir
#001 | Design fiction, diaspora et résilience de la Suisse | Quentin Ladetto]
Au-delà des considérations de cyberdéfense et de contre-ingérence, que pensez-vous de la diaspora française au regard des diasporas en France? Pensez-vous que la France dispose d’une force mobilisable hors de ses frontières dans des volets défensifs comme offensifs d’intelligence économique?
En matière d’intelligence économique, sans doute, en tout cas le potentiel est là, le problème est plus à la tête du pays, où l’intelligence économique n’a jamais été vraiment prise au sérieux. L’autre problème réside dans la frontière fine qu’il peut y avoir entre intelligence économique et espionnage, et là s’il s’agit d’entraîner des expat dans de tels réseaux, ça pose problème, surtout s’ils résident dans des pays un tant soit peu autoritaires.
Quelles actions la France pourrait-elle proposer pour renforcer et faciliter les initiatives privées, associatives ou entrepreneuriales des Français de l’étranger, afin de mieux mettre leur dynamisme au service de la Nation ?
On pourrait commencer par valoriser le concept de nation, mais il est explosif en France en ce moment. C’est à ce stade un sujet tabou pour une large partie du spectre politique, repoussé en y associant de façon mécanique une connotation politique. Pour l’instant cela me semble bloqué, mais la situation est particulièrement instable, et ça pourrait évoluer.
Pourriez-vous citer des exemples de mesures efficaces qui permettraient de renforcer la présence et l’action de la France à travers les Français de l’étranger?
Repenser le soft power français me semblerait un bon point de départ. Nous achevons une période où l’appareil diplomatique a été profondément transformé par la présidence Macron, et cela laisse de la place à des initiatives privées. La France a beaucoup perdu en image à l’étranger et il y a beaucoup à reconstruire, tout en étant réaliste sur le fait que la France de demain n’aura pas la même place que celle dont elle a profité depuis la fin de la seconde guerre mondiale.
Pour l’instant, il n’y a strictement rien à faire et la situation du pays restera paralysée jusqu’aux prochaines présidentielles, mais à l’avenir, il faudra nécessairement reconstruire l’image du pays, une image sans doute différente, nous avons définitivement tourné la page de la françafrique, par exemple, et notre voix ne pèse plus grand chose à l’international. Mais il nous reste encore beaucoup d’atout pour reconstruire demain, ne serait-ce qu’en capitalisant sur des siècles de culture.
[NDLR: voir également la vidéo d’OpenBox TV où Alain Juillet
explique le besoin de rabattre toutes les cartes en termes de diplomatie de la France]
D’après votre expérience, et au regard des retours d’autres expatriés, quelles mesures administratives (de toute nature) pourraient être améliorées ou mises en place afin de faciliter l’expatriation, la vie quotidienne à l’étranger et le retour en France ?
Améliorer l’administration en ligne, l’intelligence artificielle ouvre des voies d’amélioration spectaculaires, mais elles ne sont pas sans danger, notamment pour les libertés individuelles. Reste à mettre en place un plan de réforme qui soit efficace, et là encore, ce n’est pas pour tout de suite.
Quelles initiatives (de toute nature) seraient selon vous les bienvenues pour favoriser les échanges entre les Français de l’étranger et les Français de l’Hexagone, ainsi qu’entre la France et votre pays de résidence (ou en général si vous résidez en France), afin de renforcer les partenariats de tout ordre et de promouvoir les transferts de savoirs, de compétences, de capitaux, de réseaux et d’informations ?
La production de contenus d’expat, notamment sur Youtube, des contenus à destination de futurs expats ou de français désireux de faire du tourisme ou d’explorer la possibilité d’une expatriation, me semble être une façon redoutablement efficace de créer des communautés d’entraide et de faciliter une démarche d’expatriation.
Selon vous, quel aspect essentiel de l’émigration, de la valorisation de cette richesse et de la vie des Français de l’étranger n’est jamais, ou pas assez, abordé ?
A vrai dire, en dehors de Youtube, je ne vois jamais passer d’information concernant les expatriés, à l’exception de réussites du type Silicon Valley où passé le moment de fierté un peu honteuse les commentaires sont vites étouffés par des débats touchant la fiscalité. La taxe Zucman est un bon exemple de ce qui doit représenter l’essentiel de la façon dont le sujet de l’expatriation est traité dans les médias, c’est dire si c’est parcellaire.
Si je laisse de coté les médias traditionnel, ce que je vois dans les médias sociaux ce sont des gens qui s’organisent et qui accueillent leurs concitoyens dans leurs parcours d’expatriation, et ça m’a même l’air de sérieusement se professionnaliser dans les destinations les plus courues, ce qui me semble plutôt positif.
