#012 | La diaspora française comme levier de puissance en temps de guerre économique | Philippe Clerc

Organisation, territoires, influence et intelligence collective : pourquoi la mobilisation stratégique des Français de l’étranger devient une urgence nationale

Expert de l’intelligence économique, Philippe Clerc analyse le déficit français de culture diasporique et plaide pour une mobilisation structurée des Français de l’étranger. Il explore la diaspora comme levier de puissance économique, territoriale et d’influence, au cœur des stratégies nationales et régionales face à la guerre économique mondiale.

DFO: En 2020, vous déclariez dans un article des Grands Dossiers de Diplomatie (Aerion24news): « La France, [dans la mobilisation de sa diaspora], souffre d’un déficit. L’intérêt stratégique de cette diaspora est sous-exploité : les réseaux francophones sont méconnus et les réseaux associatifs, parfois réunis par l’OIF (normalisation, droit, presse…), n’ont que de faibles liens avec les réseaux publics de la diplomatie d’influence. Il s’agit d’un défaut d’intelligence organisationnelle majeur ».

Cinq ans plus tard, en 2025, confirmez-vous ce constat? Si oui, quelles formes d’organisation ou quels dispositifs vous paraissent les plus pertinents pour structurer efficacement cette diaspora au bénéfice de la France ?

PC: Oui, je confirme mon constat et le précise. Je souhaite même l’amender. La diaspora française représente un amplificateur de puissance économique quasi-inexploité. Il suffit pour s’en convaincre de lire l’étude récente conduite et publiée par Christian Lequesne : « le diplomate et les Français de l’étranger ». Il décrit la relation qu’entretiennent la représentation parlementaire des Français de l’étranger (12 sénateurs et 11 députés), ainsi que celle de la diplomatie française, et donc l’Etat, avec les  1 741 942 Français établis hors de France  (Source: Decret n°2025-104 JO du 3 février 2025  – D’aucuns parlent de 2,5 millions et plus). Les premiers entretiennent une relation politique avec la diaspora qui est appelée à voter lors des scrutins nationaux. Les seconds prolongent l’Etat-providence et protecteur. Ce dernier agit au travers du dispositif consulaire que nous envie, du reste, d’autres pays dans le monde tant il est favorable. Mais, le constat est clair : il manque au dispositif consulaire un levier d’influence puissant. Lequesne donne également les raisons actuelles de cette quasi-inexploitation de la diaspora française comme levier permanent d’ajustement de l’influence et d’accroissement de puissance. Historiquement, la France se vit comme une terre d’immigration et non d’émigration. « L’émigré », le Français de l’étranger, est plutôt mal vu chez nous, plus « déserteur fiscal » que membre de la diaspora. Notons ici le paradoxe de l’Etat qui suspecte en même temps qu’il protège. A ce propos, l’expression « diaspora française » est peu usité et la dénomination « français de l’étranger » dans le vocabulaire administratif sonne plutôt négativement, loin de la représentation d’un réseau constituant la « richesse » d’une France étendue ; loin d’une représentation telle que celle des diasporas africaines qui, à travers l’Union africaine, sont désignées comme la 6ème Région du grand continent ! Ce troublant déficit français de culture diasporique subsiste, ancré dans notre difficile relation au monde, quand il faut qu’adviennent « un brouillard de guerre économique » mondiale pour que la question soit posée de créer des postes de « madame ou monsieur géopolitique » dans les entreprises !

Dès lors, comment « structurer » – je reprends ici votre expression – cette population positionnée souvent sur des zones stratégiques,  pour la « rendre productive » en influence au service de la France ?

Avant de faire œuvre d’intelligence organisationnelle, il convient de travailler les représentations au sens sociologique du terme. Il convient d’infléchir le biais  culturel et de « glorifier » l’émigré !  Il s’agit au fond, d’inverser ! De faire des communautés expatriées » – chercheurs et développeurs mathématiciens français, « start-uppeurs », ingénieurs, enseignants, commerçants, étudiants, financiers émigrés dans le monde, non une défaite, non une « fuite de cerveaux », mais une communauté élargie, en réseau, qui accroît la compétence collective par « une circulation des cerveaux » active. Cette réflexion à vocation opérationnelle – il y a urgence – devra se poursuivre intégrant le cadre concret de la nouvelle forme de conflictualité à laquelle nos sociétés, nos Etats et nos entreprises sont soumis.

Il s’agira pour cela de concevoir une compréhension du monde, plus subjective (« Pour une approche subjective des relations internationales », Bertrand Badie, 2023), forte de nouvelles représentations des réseaux diasporiques comme levier d’influence, mais aussi véritables interfaces d’intelligence des situations et des Autres, de leur culture, de leur façon d’être au monde.  Faut-il dès lors inventer et intégrer au sein de l’Etat une « diplomatie de diaspora » comme le suggère Christian Lequesne ?  Cela permettra certainement, à termes, d’écrire et de partager une doctrine d’emploi des réseaux diasporiques comme leviers d’accroissement de puissance.

Lorsque que nous réinterrogeons notre histoire, nous découvrons que la France a su conduire de telle stratégie. L’historien français David Todd révèle dans « Un empire de velours, l’impérialisme informel français au XIXe siècle » (2022) « les mécanismes qui ont permis à la France post-napoléonienne de développer, au milieu du XIXe siècle, un empire  informel, très peu visible, mais efficace. Il était  basé sur trois piliers interdépendants  – économique (industrie, commerce, finance), juridique (extra-territorialité et système juridique consulaire) et humain (Diaspora des expatriés, experts, scientifiques et conseillers techniques)  sur des zones stratégiques (Egypte, Amérique du Sud). L’historien note que l’hybridation croisant « prestige culturel », capitaux financiers  et protection juridique constitue l’ingrédient d’une dominance systémique. Dès lors, quelle doctrine d’emploi des leviers diasporiques ?

La diaspora est déclarée comme actif stratégique de premier ordre à des fins d’intelligence économique et technologique, d’accès aux marchés fermés ou contrôlés, de détection précoce de ruptures technologiques, d’influence dans les enceintes internationales et de son « activation ». Parmi les objectifs : la réhabilitation d’un réseau offensif de la Francophonie et la définition d’une doctrine d’intelligence culturelle.  Par ailleurs, s’impose la désignation d’une structure opérationnelle de pilotage fusionnant des compétences du Quay d’Orsay (influence et analyse), de Bercy ( DG Trésor et SISSE), de Business France, du ministère des Armées (Direction générale de l’Armement), du Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale et du ministère de la culture. Esquisser l’effectivité de ces perspectives – à approfondir- n’a de sens que si une feuille de route entièrement novatrice et concertée est établie. Cela passe par une mobilisation sectorielle et ciblée de la diaspora, soit l’identification et la cartographie des Français, par compétences, talents, métiers,  positionnés dans des « écosystèmes-monde » stratégiques (activités et territoires), c’est-à-dire nécessaires à l’objectif prioritaire de la réindustrialisation et de l’intégration de la France dans les sphères innovantes de la révolution numérique qui façonne les futurs possibles.

Vous déclariez également : « L’avenir réside, selon nous, dans la mobilisation des diasporas régionales, territoriales. Celles-ci disposent d’une véritable capacité d’expertise mobilisable au service d’un territoire ou d’un écosystème local et contribuent au rayonnement collectif du pays. »

Selon vous, la région constitue-t-elle réellement la bonne échelle pour mener une politique diasporique efficace, ou cette action doit-elle avant tout être pilotée par le pouvoir central ?

« L’encastrement » des enjeux et des réalités de la compétition mondiale dans les territoires, dans la vie sociale locale, place les écosystèmes régionaux aux avant-postes du combat économique et du développement social. Réarmer les territoires n’est pas un vain mot quand nous parlons de stratégie d’intelligence territoriale. La diaspora – les diasporas régionales si rarement mentionnées, encore moins mobilisées (par exemple diaspora et villes jumelées), doivent être d’urgence réintégrées dans les « plans et les agirs stratégiques » pour une contribution à l’accroissement de puissance économique et culturelle.

Ces stratégies territoriales se définissent assurément en complément de la stratégie de l’Etat. Le rapport de la Cour des comptes d’octobre 2022 « Les dispositifs de soutien à l’export – Un modèle à repenser » vient constater, après des décennies de rapports sur le sujet, l’efficacité toute relative de ces dispositifs et la nécessité de les revoir. Rien dans ce rapport sur l’interpellation de la diaspora et son intégration dans le dispositif d’intelligence collective à réinventer – sauf peut-être le réseau des Conseillers du Commerce Extérieur (CCE). Toutefois, pour appuyer mon propos sur l’indispensable territorialité de l’action de la diaspora, la proposition argumentée par la Cour des comptes d’installer des « comités stratégiques régionaux » comme instances régionales de pilotage stratégique ouvre une voie. Cela me rappelle étrangement le réseau décentralisé des ORIS – Organisations régionales d’intelligence stratégique – qu’à CCI France, avec mes collègues des CCI régionales, nous avions conçu et proposé aux élus consulaires qui l’avaient agréé (Voir Philippe Clerc, « Les enjeux informationnels des territoires » dans Manuel de l’intelligence économique, Dir. C.Harbulot, 2012). Ce type d’organisation garde tout son sens aujourd’hui.

En effet, les Régions qui établissent les Schémas de Développement Économique, d’Innovation et d’Internationalisation (SRDEII) ont bien besoin de pilotage stratégique. Ces comités ont pour mission de « mutualiser l’information entre les différents acteurs locaux de la Team France Export (TFE) et s’assurer que les prestations proposées sont bien adaptées aux priorités stratégiques régionales ». Les CCI avaient en leur temps intégré dans les ORIS une dimension complémentaire de veille et d’analyse stratégique dans laquelle la mobilisation/intégration de la diaspora de la Région prend tout son sens.

De même, tous les 5 ans, nos Régions sont mobilisées par la Commission Européenne, afin de définir leurs filières d’excellence et de différenciation en matière d’innovation et ce, à fins de financement. Il s’agit de définir, dans chaque région une Stratégie de Spécialisation Intelligente (S3). Il y aurait, pour la France et ses Régions, grand avantage à mobiliser la diaspora des entrepreneurs et des scientifiques comme réseau de veille technologique, scientifique et économique (marchés), mais aussi comme incubateur de partenariats et de projets industriels et commerciaux, afin de consolider les actifs de l’écosystème innovant de la France.

S’il est besoin pour éclairer, voire insister sur cet intérêt de la diaspora régionale, je rappellerai ici l’expérience que j’ai vécue en 1996 (j’étais auprès de Rémy Pautrat au SGDN, chef de la mission compétitivité et sécurité économique) de la mobilisation de la diaspora des « Ch’tis » dans le monde lors de la candidature de Lille aux Jeux olympiques 2004. La diaspora fut identifiée pays par pays « concurrent » et organisée en un véritable réseau d’information et de veille concurrentielle! Lille ne fut pas retenue, mais la ville se découvrit comme « ville étendue ».

Plus récemment, si je lis bien le communiqué de presse du gouvernement annonçant la prochaine rencontre Choose France – Edition France (17 novembre 2025), j’imagine, mais ai-je lu trop vite – que les entrepreneurs de la diaspora française pourraient bien être interpellés pour venir investir en France. Les cibles de cette manifestation ? Je cite : « Des entreprises dont les décisions d’ouvrir des usines en France et de porter des projets dans les secteurs stratégiques, la transition écologique et énergétique, l’intelligence artificielle, le numérique, et tant d’autres, contribuent à la souveraineté de notre pays, à la création d’emplois et à la prospérité. » Faciliter les investissements de la diaspora aurait à cet égard un intérêt. La question est posée des incitations.

Je poursuis mon investigation, afin de répondre le plus précisément possible à votre question sur la bonne échelle de pilotage d’une politique diasporique. Concernant les diasporas territoriales, le champ récemment exploré par les chercheurs et les praticiens de la diplomatie municipale, plus précisément de la diplomatie des villes (voir contribution éclairante et très complète de Yves Viltard « Diplomatie des villes : concept ambitieux, réalité modeste ». Politique étrangère, 3-2024), libère l’horizon des possibles vers une mobilisation des diasporas se détachant de la diplomatie traditionnelle de l’Etat français. La diaspora, selon moi, fait partie intégrante de ces communautés d’acteurs reconnues comme acteurs de la société civile internationale, avec les ONG, les entreprises, les églises, les mafias.

La question de la diplomatie des villes, donc d’une autonomie de l’influence des villes et plus largement de communautés locales, porte en elle l’efficacité de l’ajustement ciblé des stratégies de développement à l’international.

Ici se situe le nœud à défaire pour s’engager sur le long chemin de l’ intégration de la diaspora comme un acteur d’influence important et à part entière. En effet, et cela nous renvoie à mon propos exploratoire suite à votre première question. La réalité de la diplomatie des villes, donc d’une autonomie de l’influence des villes et plus largement de communautés locales, se heurte à la volonté de l’Etat qui veut être le seul acteur légitime de la diplomatie et des relations internationales. Seul à décider – ou pas, de déployer une politique de mobilisation de la diaspora. Cet excès de centralité nuit à l’efficacité de l’Etat à l’international et le prive de réseaux efficients. Pourtant, le Registre consulaire et ses statistiques sont là, précis, pour engager la dynamique.

Vous êtes régulièrement en contact avec d’autres diasporas, notamment africaines. Quelles bonnes pratiques ou initiatives vous semblent particulièrement inspirantes et pourraient nourrir l’élaboration d’une politique diasporique française ?

Paradoxalement et avec ironie, je vous réponds : « en mettant en œuvre le contenu pédagogique des formations que l’Agence française de développement, l’AFD, et d’Expertise France (Groupe AFD) proposent à nos partenaires africains. » Une formation s’intitule par exemple : « Mobiliser et accompagner l’entrepreneuriat de sa diaspora ? ». L’objectif affiché nous comble : « Comprendre en profondeur les enjeux et problématiques de l’entrepreneuriat des diasporas. ». Le programme de formation d’Expertise France s’intitule DIASDEV pour Diaspora et développement !

Plus sérieusement et avec humilité, vous mentionnez l’Afrique. J’ai participé au Forum des Associations africaines d’intelligence économique, réuni début octobre 2025 au Maroc par l’Université ouverte de Dakhla. Le Forum a consacré sa 5ème Rencontre au thème « Intelligence économique et co-émergence africaine ; quel rôle pour les diasporas ? ». Exemplaire ! Toujours avec humilité, je propose comme nous l’avons fait à Dakhla, de visiter le « modèle indien » de mobilisation de la diaspora au service de l’accroissement de puissance économique et technologique de l’Inde. Examinons rapidement la vision, l’objectif, la stratégie et les organisations et les outils mobilisés.

La vision et l’objectif recherché de l’Inde, depuis de nombreuses années, est celle d’une gestion stratégique de la diaspora basée sur 3 actifs – les compétences, les réseaux, le capital, dépassant une stratégie de « brain gain » (« récupération de cerveaux ») pour établir une dynamique de « banque de cerveaux » (Brain bank) et de « réseau de cerveau » (Brain network). Ainsi, le gouvernement indien a -t-il déployé un programme de coopération scientifique de classe mondiale organisant la connexion formelle de scientifiques de la diaspora avec les institutions indiennes (chercheurs visiteurs issus de la diaspora financés et pris en charge sur des périodes courtes sur les thèmes ciblés). L’ensemble est sécurisé. Un autre programme établi nous intéresse. « Le Réseau Global des Personnes d’Origine Indienne » rassemble d’organisations professionnelles de la diaspora, indépendante du gouvernement et sollicitées comme relais pour l’identification de talents, de compétences (capital risque, ressources humaines…). L’arsenal est doté d’un programme pour faciliter le retour et l’installation en Inde d’ingénieurs ou de compétences particulières. Un programme d’appel à financement des start-ups et des technologies de rupture (mentorat) existe aussi (Non-resident Indian Bond). Pour animer ces réseaux, les ambassades indiennes hébergent des « Sciences & Technology Cells ». Le développement de Bangalore, la « Silicon Valley indienne », a reposé et repose sur la création d’un flux constant de capitaux, de compétences et de partenariats avec la diaspora.

Le dispositif indien repose sur un travail exigent et considérable de recueil statistique, d’alimentation de bases de données (compétences, projets et initiatives…). Bien sûr, il convient aussi d’apprendre des difficultés opérationnelles rencontrées par un tel dispositif. Par exemple, il est plus facile de cartographier les compétences d’ingénieurs logiciels que d’ingénieurs en IA. Anticiper les pénuries de compétences nationales pour mobiliser la diaspora est une mission compliquée. D’autres freins ont été identifiés tels que la bureaucratie (classique) et aussi le différentiel éventuel de niveau d’excellence entre les institutions à l’international qui emploient de compétences de la diaspora et le niveau plus faible et peu attractif des institutions de recherche indiennes !

Vous ajoutez enfin : « Des innovations [issues de la diaspora] surgissent, isolées, loin de la dynamique public-privé. »

Selon vous, comment identifier et cartographier les talents et les leaders de la diaspora afin de mieux les mobiliser et créer de véritables synergies compte tenu des difficultés que vous venez de mentionner? Et comment maintenir un lien durable avec ceux qui sont partis, pour qu’ils puissent continuer à contribuer activement à la France ?

Ce que je viens d’esquisser du dispositif indien me paraît intéressant à cet égard et constitue, selon moi, une première ébauche de réponse. Je rajouterai deux points. Le premier fait référence au positionnement de la diaspora dans les grandes institutions internationales et – thème rarement évoqué – dans les entreprises étrangères [NDLR: comme le « Shadow CAC » de Matthieu Courtecuisse]. Quelle connaissance précise en avons-nous ? Je crains que nous ne soyons pas sortis du « brouillard d’expertise ». Je me souviens d’une expérience partagée avec Nicolas Tenzer. Expertise France nous sollicitait pour identifier des réseaux de compétences à mobiliser sur des appels d’offres internationaux, signe évident qu’au cœur de l’Agence de l’époque (autour de 2010) aucune base de données sérieuse existait.

« La France disparaît du monde… » parce qu’elle n’a pas su se positionner dans les réseaux d’expertise mondiaux (santé, industrie, sécurité…), encore moins dans les réseaux de circulation des idées. Je cite Nicolas Tenzer : « Incapable de structurer durablement des relations intellectuelles en profondeur avec les principaux lieux de pensée mondiaux… elle (la France) se marginalise sur la scène internationale des idées. »

Le second point renvoie aux Régions et donc à « la décentralisation » du travail de repérage et de diagnostic des compétences et de capital mobilisable dans la diaspora de la région – peut-être plus informelle, au-delà de la diaspora qui demeurent au national. Région de France, l’organisation faîtière des Régions, aurait grand intérêt à fixer cette priorité traduite dans l’écriture d’une vision/objectifs et l’incitation à rédiger des feuilles de route accompagnées de diagnostics/repérages de la diaspora et d’identification du positionnement – quand il existe – sur des zones stratégiques pour les Régions et leurs écosystèmes industriels et de service. Et Région de France aurait grand intérêt également à suggérer la mise en place de « comité de pilotage stratégique » légers intégrant cette mission et la gouvernance d’actions futures de mobilisation.

Dans les régions frontalières (Grand-Est, Rhône-Alpes-Auvergne par exemple), l’intégration de la diaspora – même celle de proximité qu’il faut distinguer de la communauté des transfrontaliers – et de ses compétences dans les plans de développement représenterait un avantage stratégique certain.

Comment la diaspora française pourrait-elle être intégrée de manière concrète dans une stratégie nationale d’intelligence économique ? Quel rôle pourrait lui être confié? Et, selon vous, quelles devraient en être les priorités d’action ?

La dynamique de confrontation géoéconomique a atteint un tel niveau de conflictualité, l’aveuglement de nos intelligences face à la situation de polycrise est tel, que la mobilisation « éclairée » de la diaspora et son intégration dans les stratégies nationales et territoriales d’intelligence économique devient une urgence nationale. Votre question renvoie dans un premier temps à quatre types d’actions et autant de priorités.

1. La diaspora est un levier des stratégies d’intelligence Économique et d’Innovation.

En état de guerre économique, plus encore de « brouillard de guerre économique » révélée dans la Revue nationale stratégique de 2025, ce levier est central. Les priorités d’action pourraient être les suivantes :

  • Structuration des réseaux durables d’experts, de ressortissants français à l’étranger, de centres de pensée ou d’expertise, pour que la France reste connectée aux lieux stratégiques mondiaux (Marchés, zones géostratégiques, institutions internationales, grandes entreprises, ONG, réseaux d’idées…).
  • Collecte d’information et veille stratégique. Les membres de la diaspora, intégrés dans des pôles d’innovation (Silicon Valley, Boston, Shenzhen, etc.), ont un accès privilégié à l’information sur les technologies émergentes, les tendances du marché, les stratégies des concurrents et les meilleures pratiques. Ils constituent un réseau de veille naturelle et informelle.
  • Transfert de savoir-faire et de technologies. En créant des ponts entre les écosystèmes d’innovation de leur pays d’accueil et de leur France d’origine, ils faciliteront les transferts technologiques.
  • Création de startups et d’écosystèmes. En retournant en France ou en y investissant, les entrepreneurs de la diaspora créent des entreprises innovantes, dynamisant l’économie locale et renforçant la compétitivité du pays.

Il est un avantage qu’il convient de mettre en valeur. Les diasporas sont des interfaces culturelles essentielles entre leur pays de résidence et leur pays d’origine. En intelligence économique, le décryptage de la culture de la stratégie de l’Autre est un levier important. En ce sens, d’aucuns soutiennent que la stratégie est universelle. Jean-Paul Charnay nous a démontré, au contraire, qu’elle est générative, c’est-à-dire le produit d’une culture, d’une vision du monde, d’une histoire sociale. La diaspora est alors la communauté utile pour l’interpréter et éclairer toutes relations et négociations.

2. La diaspora est un levier financier et d’investissement.

Concernant les Investissements directs (IDE), certains pays parlent volontiers de DDI (Diaspora Direct Investissement) [NDLR: voir une contribution à venir] tant la dynamique est caractérisée et appropriée. La diaspora porte effectivement des capacités d’investissement dans des secteurs clés de l’économie. Il s’agit d’apport en capital et en confiance qui permet en tant que de besoin de « recruter » d’autres investisseurs de son pays de résidence.

  • Influence sur les flux financiers internationaux. En occupant des postes clés dans des institutions financières, des fonds d’investissement ou des grandes entreprises, les membres de la diaspora peuvent influencer les décisions d’investissement en faveur de la France. Le CIAN pour l’Afrique est un exemple emblématique.
3. La diaspora est un levier d’influence et de lobbying majeur.

A lire les Revues Nationales Stratégique de la France (2022 et 2025) – Voir les sites SGDSN et Présidence de la République – on notera que nos autorités ont intégré – “enfin!” dira la communauté des praticiens de l’IE – le fait que la guerre économique comprend une dimension politique et normative d’influence. L’une des caractéristiques du « retour des empires » et de la fin de la mondialisation telle que nous l’avons connue, « heureuse », est le retour des sphères d’influence, soit en géopolitique « la capacité organisée de puissances à exiger la déférence d’autres États dans leurs propres régions ou à y exercer un contrôle prédominant » (Graham Allison). En état de guerre économique, pour les organisations, Richard D’Aveni définit une sphère d’influence comme un espace stratégique où une organisation exerce un contrôle ou une domination significative sur les conditions concurrentielles, qui dès lors dote son centre opérationnel de la capacité de formater cet environnement.

Il s’agit à présent de dessiner les sphères d’influence françaises – nationale et de chaque territoire – au regard du monde, d’en définir les zones ou espaces, les activités stratégiques – le cœur, les intérêts stratégiques, les positions avancées, les zones tampon, les zones pivot. En synthèse, il s’agit de véritable dispositif d’intelligence économique au sein duquel la diaspora doit jouer un rôle précis : par exemple sur les positions avancées (zones d’intérêt, zone de ressources, zone de crise…), mais aussi sur les zones d’intérêt stratégiques (diaspora des mathématiciens aux Etats-Unis, informaticiens dans la Silicon Valley).

  • Lobbying pour des politiques favorables. On peut imaginer mobiliser la diaspora pour faire pression sur les gouvernements/administration de leur pays d’accueil pour faciliter des contrats ou obtenir un accès préférentiel au marché ou pour bloquer des décisions défavorables (sanctions, restrictions commerciales) en faveur de la France, voire de l’Europe. Je ne nie pas l’existence, ici ou là, de ces pratiques, mais il s’agit ici de structurer, d’identifier et définir des intentions stratégiques, de rendre systématique et durable ces approches. Tenzer notait dans son enquête : les actions de ce type ne sont pas pérennes ! Et toujours, les intelligences aveugles.
4. Le Levier des Réseaux et des échanges commerciaux

Les diasporas fonctionnent comme des réseaux de confiance étendus, réduisant les coûts de transaction.

  • Négociation d’accords commerciaux et facilitation des échanges. La valeur ajoutée d’une diaspora réside dans la connaissance intime des deux cultures et de leurs systèmes juridiques. Je l’ai précisé. Cela en fait des intermédiaires précieux, voire des parties prenantes, dans la négociation d’accords économiques internationaux. La confiance culturelle et linguistique au sein d’un réseau diasporique facilite les échanges commerciaux : évident ! Encore faut-il…. Elle permet de surmonter les barrières informelles et de sécuriser les chaînes d’approvisionnement, aider à diagnostiquer, identifier les dépendances stratégiques…

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