Pour un ancrage entrepreneurial et une culture économique collective afin de révéler le potentiel de la diaspora française et de la francophonie
Depuis le Québec, Didier Demange dresse un constat clair : la francophonie économique reste trop institutionnelle et insuffisamment connectée aux PME, tandis que la diaspora française demeure fragmentée, faute d’outils, de réseaux transversaux et d’une véritable culture de coopération économique, pourtant au cœur du succès d’autres grandes diasporas — tout en proposant des solutions opérationnelles concrètes pour structurer des écosystèmes d’affaires efficaces, à l’image des diasporas les plus performantes.
Didier Demange est entrepreneur et dirigeant de VIADUCS, une firme de conseil et un écosystème d’affaires international qui conçoit et anime dans le monde entier des dispositifs de coopération et de maillage entre entreprises, territoires et réseaux d’affaires francophones. Installé au Canada depuis 2015, il accompagne depuis plus de 30 ans des PME, des institutions publiques et des organisations internationales dans leurs stratégies d’expansion, de diversification de marchés et de coopération économique.
Spécialiste du « dernier kilomètre » du développement international, Didier Demange œuvre à transformer la francophonie en un levier économique concret, au service de la compétitivité des entreprises et de la souveraineté économique des territoires. À travers VIADUCS, il développe des dispositifs de maillage, des accélérateurs économiques et une plateforme dédiée à la mise en relation des acteurs de la francophonie des affaires.
Convaincu que les diasporas constituent un actif stratégique encore sous-exploité, il milite pour une francophonie économique plus opérationnelle, plus connectée et plus collaborative, capable de répondre aux enjeux de la mondialisation et du rebrassage des cartes des alliances économiques contemporaines.
DFO: Vous dirigez une entreprise de conseil qui s’efforce de faire vivre la francophonie économique. Vous soulignez que la francophonie dispose d’institutions, mais qu’elle manque d’un véritable ancrage au sein des entreprises. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi, selon vous, cet ancrage fait défaut ?
La francophonie économique a longtemps été pensée comme une idée plus culturelle et politique, et non comme une stratégie économique et comme un levier de croissance pour les entreprises. Les gouvernements et les organisations internationales ont multiplié les initiatives de haut niveau, mais sans encore créer de passerelles concrètes vers le tissu entrepreneurial.
Les PME, qui constituent pourtant 90 % du potentiel économique francophone, ne se reconnaissent pas dans cette francophonie institutionnelle. Elles ont besoin de ressources et d’aide concrètes, d’outils, de réseaux opérationnels, de données de marché, et de partenaires commerciaux, pas seulement de discours ou de sommets. C’est en mettant à disposition des ressources concrètes aux entreprises que la francophonie économique deviendra concrète. C’est en cumulant les succès que la francophonie économique ralliera les énergies, augmentera ses membres et mobilisera les ressources et moyens pour se développer : le cercle vertueux sera alors définitivement enclenché 😉
Selon vous, les écosystèmes français et francophones à l’étranger sont-ils connectés entre eux, à la fois localement et globalement ? Si oui, de quelle manière cette connexion s’opère-t-elle ? Si non, comment pourrait-on la renforcer ou la créer ?
Ils le sont partiellement, mais de manière trop fragmentée. On observe des dynamiques locales (CCI françaises, associations d’affaires, clubs d’entrepreneurs), mais il manque une connexion transversale qui relie ces initiatives entre elles et leur donne une portée mondiale. Aujourd’hui, un entrepreneur francophone à Montréal ne sait pas comment entrer en relation efficacement avec ses homologues à Dakar, Bruxelles ou Hanoï.
Pour y remédier, il faut construire une infrastructure de maillage économique francophone, à la fois numérique et humaine — une plateforme d’interconnexion, de visibilité et de collaboration entre entreprises, institutions et experts. C’est exactement ce que nous développons à travers la plateforme VIADUCS, pensée comme un hub mondial de la francophonie économique.
Au fil de votre parcours, vous avez côtoyé différentes diasporas. Quelles pratiques ou dynamiques observez-vous chez elles qui vous semblent mieux développées que dans la diaspora française, et dont la France pourrait utilement s’inspirer ?
Au fil de mes missions en Amérique du Nord, en Europe, en Afrique et en Asie, j’ai pu observer que certaines diasporas exercent une influence économique considérable grâce à des dynamiques collectives très structurées. Les diasporas chinoise, indienne et libanaise, par exemple, ont compris depuis longtemps que leur force réside dans la solidarité économique et la mise en réseau active de leurs membres. Elles ont développé de véritables écosystèmes d’affaires transnationaux, fondés sur la confiance, la circulation du capital et du savoir, et des structures pérennes (fonds d’investissement de diaspora, incubateurs, chambres d’affaires, réseaux d’influence).
La diaspora chinoise, souvent désignée sous le nom de Bamboo Network, illustre parfaitement ce modèle : elle s’appuie sur des réseaux familiaux, des relations de confiance et des capitaux circulant entre l’Asie du Sud-Est, la Chine et le reste du monde. La diaspora indienne mise sur une culture du retour et du partage des savoirs : elle a su transformer la « fuite des cerveaux » en circulation des talents, notamment dans la tech et les services numériques. Quant aux diasporas arabes et libanaises, elles se distinguent par leur agilité commerciale et leur capacité à tisser des liens économiques entre continents, s’appuyant sur des communautés soudées et intergénérationnelles.
À l’inverse, la diaspora française, pourtant très présente et compétente, demeure plus individualiste et moins structurée sur le plan économique. Elle excelle dans les domaines intellectuels, culturels et scientifiques, mais n’a pas encore pleinement adopté une culture de coopération économique entre pairs. Elle manque d’outils communs : plateformes d’affaires, fonds d’investissement transnationaux, programmes de mentorat intergénérationnels ou de co-entrepreneuriat France-diaspora.
Pour combler cet écart, la France gagnerait à encourager une dynamique inspirée de ces modèles :
- Promouvoir des réseaux d’affaires de la diaspora structurés, interconnectés et inclusifs ;
- Créer des mécanismes d’investissement collectif pour soutenir les entrepreneurs français à l’étranger et les projets France-diaspora ;
- Favoriser la mobilité circulaire des talents, en simplifiant les passerelles administratives et en valorisant le rôle économique des Français de l’étranger ;
- Et enfin, encourager une véritable culture du mentorat et de la coopération économique francophone, afin que la diaspora française cesse d’être perçue comme un archipel dispersé et devienne une force économique stratégique, à l’image des grandes diasporas du monde.
La diaspora française excelle dans les domaines intellectuels, culturels et scientifiques, mais n’a pas encore pleinement adopté une culture de coopération économique entre pairs.
Quelles actions la France pourrait-elle proposer pour renforcer et faciliter les initiatives privées, associatives ou entrepreneuriales des Français de l’étranger, afin de mieux mettre leur dynamisme au service de la Nation ?
- Créer un fonds d’appui à l’entrepreneuriat de la diaspora, facilitant la création d’entreprises à l’étranger et les co-investissements France-diaspora.
- Intégrer davantage les acteurs privés (entreprises, consultants, investisseurs) dans la diplomatie économique française.
- Soutenir la création de plateformes collaboratives de la diaspora pour favoriser la mutualisation des ressources et le maillage entre territoires.
- Valoriser les initiatives existantes à travers un label “Entreprendre Francophonie” ou “Made by Diaspora”.
Pourriez-vous citer des exemples de mesures efficaces qui permettraient de renforcer la présence et l’action de la France à travers les Français de l’étranger dans votre pays de résidence?
- Déployer un réseau d’ambassadeurs économiques bénévoles, issus du monde des affaires, pour accompagner les entreprises françaises dans chaque région.
- Appuyer les CCI et les alliances françaises dans une mission d’animation économique locale.
- Créer des pôles d’innovation francophones dans les zones clés (Montréal, Dakar, Hanoï, Casablanca) pour favoriser les projets communs.
Avez-vous déjà sollicité des Français de l’étranger dans le cadre de vos activités, ou, à l’inverse, avez-vous déjà été sollicité(e) par des réseaux français en raison de vos activités dans votre pays de résidence?
Oui, très régulièrement. VIADUCS collabore avec les chambres de commerce françaises à l’international, les représentations diplomatiques, les délégations de l’OIF, ainsi que de nombreux consultants et entrepreneurs de la diaspora.
Nous sommes également sollicités par des acteurs français cherchant à s’implanter au Canada ou dans d’autres marchés francophones, ce qui illustre parfaitement le potentiel de synergie entre les écosystèmes français et ceux de la diaspora.
D’après votre expérience, et au regard des retours d’autres expatriés, quelles mesures administratives (de toute nature) pourraient être améliorées ou mises en place afin de faciliter l’expatriation, la vie quotidienne à l’étranger et le retour en France ?
- Simplifier les démarches fiscales et sociales pour les entrepreneurs résidant à l’étranger.
- Améliorer la reconnaissance mutuelle des diplômes et des statuts professionnels.
- Créer un guichet unique en ligne pour les Français de l’étranger (formalités, accompagnement, aides).
- Faciliter le retour en France pour les porteurs de projets à valeur ajoutée internationale.
Quelles initiatives (de toute nature) seraient selon vous les bienvenues pour favoriser les échanges entre les Français de l’étranger et les Français de l’Hexagone, ainsi qu’entre la France et votre pays de résidence, afin de renforcer les partenariats de tout ordre et de promouvoir les transferts de savoirs, de compétences, de capitaux, de réseaux et d’informations ?
- Lancer un Forum annuel de la diaspora économique française, réunissant les entreprises, les investisseurs et les institutions : le DAVOS de la diaspora économique française 😉
- Développer des programmes de mentorat transatlantique entre dirigeants expérimentés et jeunes entrepreneurs.
- Créer des partenariats éducatifs et professionnels (stages, VIE, missions) entre entreprises françaises et structures de la diaspora.
- Promouvoir une plateforme de maillage et de visibilité des acteurs francophones, sur le modèle de ce que VIADUCS met en œuvre.
Selon vous, quel aspect essentiel de l’émigration, de la valorisation de cette richesse et de la vie des Français de l’étranger n’est jamais, ou pas assez, abordé ?
La représentation économique de la diaspora.
On parle souvent d’identité, de culture ou d’administration, mais très rarement de l’apport concret des Français de l’étranger à la puissance économique, commerciale et d’influence de la France. Pourtant, cette diaspora est un actif stratégique, un levier de soft power et de croissance durable.
Il est temps de passer d’une vision “communautaire” à une vision économique, coopérative et contributive de la présence française dans le monde.

Une réflexion au sujet de « #017 | Diaspora française et francophonie économique | Didier Demange »
Bravo Didier pour ce regard franc et lucide sur la Francophonie et sa perspective économique. Elle a un bel avenir, mais il passe par une transformation au présent à laquelle nous comptons bien contribuer!